David Engels, qui n’a à notre connaissance aucun rapport avec le duettiste célèbre (Marx-Engels), – à moins que notre information soit incomplète, – avait publié en 2013 un essai savant mais impressionnant : Le déclin, la crise de l’Union Européenne et la chute de la république romaine, Analogies historiques. On sortait de cette lecture assez impressionné, sinon clairement édifié, mais pas nécessairement converti à la pire des hypothèses.
(Nous parlons du lecteur qui n’est pas convaincu de l’inéluctabilité de ce que nous nommons la Grande Grise d’Effondrement du Système [CGES]. Pour notre compte, nous qui le sommes, la chose est différente et cette lecture a renforcé notre conviction. Faire cette différence n’engage ni jugement ni verdict : les deux perceptions sont acceptables, mais on comprend que les effets des lectures de cette sorte soient différents.)
Engels vient de publier un livre d’une forme différente, qui est présenté comme un livre de réflexion et de conseils personnels (Que faire? Vivre avec le déclin de l’Europe), tenant pour acquis le déclin, sinon l’effondrement de notre civilisation (bien qu’il soit question de “l’Europe” dans le titre, et que la superposition “notre civilisation”-Europe est souvent présente). Nous n’avons pas lu ce livre, qui est actuellement indisponible parmi les distributeurs les plus courants malgré sa parution très récente, et nous nous en tiendrons pour ce texte à l’interview à propos de ce livre que Engels a donné à Figaro-Vox, et qui est reprise ci-dessous. Cette interview est au reste du plus grand intérêt en elle-même et mérite notre attention et notre analyse ; elle l’est notamment par le langage clair et sans ambiguïté qui est celui des réponses de Engels, à propos de positions également de cette facture, l’ensemble étant bien résumé et illustré à la fois, pour notre compte, par l’expression “que nous attendons tous” dans cette citation extraite d’une des réponses de l’auteur : « L’éclatement de la grande crise que nous attendons tous pourra peut-être, être encore repoussé, à grands frais, de quelques mois ou années… »
L’engagement de Engels à exprimer ce qu’il juge être l’inévitable, à partir par ailleurs de son expérience et de ses connaissances d’universitaire (professeur principalement à l’université de Louvain-La-Neuve) dont la spécialité est l’histoire et la chute de l’empire romain, est bien exprimé par cette remarque dans sa réponse à une question souvent posée, ou souvent dans l’esprit des débatteurs autour du phénomène crisique général qui secoue notre “étrange époque” : « Taire volontairement la réalité des processus culturels qui se déroulent actuellement, – que ce soit l’immigration de masse, le vieillissement de la population, l’islamisation, l’intelligence artificielle, la dissolution des États Nations, l’autodestruction du système scolaire et universitaire, l’immense retard de l’Europe sur la Chine, la transformation de la démocratie en technocratie, – revient, à mon avis, à un acte de haute trahison avec des conséquences durables. »
La question et la réponse directe (le début de la réponse) sont les suivants : « “Vous pointez du doigt le fait que peu de gens osent vraiment évoquer un ‘déclin’. Mais ne craignez-vous pas qu’en parler puisse avoir un effet performatif ?” – “C’est comme en médecine : aimeriez-vous être soigné par un médecin qui traitera votre cancer comme un rhume, de peur de l’impact psychosomatique de vous faire part de la véritable situation ?” » C’est un passage intéressant, où le terme “performatif” a son extrême importance, signifiant, à partir des conceptions du philosophe John Langshaw Austin et de sa théorie de la “performativité”, le « fait qu’un mot ou une expression constituent par eux-mêmes la chose qu’ils énoncent ».
Si cette spécificité est compréhensible et acceptable dans divers cas plus ou moins anodins et en général pour les théories et simulacres de communication, elle devient capitale et d’une dimension évidemment spirituelle et métaphysique lorsqu’il s’agit de « la grande crise que nous attendons tous », et la démarche de Engels devient logique et effectivement “performative”. (On notera d’ailleurs que sa réponse ne dénie nullement cette idée, sinon l’espérance dynamique que son discours “constitue par lui-même la chose qu’il énonce”, justement décrite comme étant l’objet de l’attente générale [“que nous attendons tous”].) Inversement, les critiques qui sont opposées à cette sorte de démarche, – référée souvent avec une grande méfiance et un certain mépris à la collapsologie ou au catastrophisme, – relèvent, dans les circonstances présentes, de la “philosophie de l’optimisme” magnifiée et instituée aux USA notamment dans les années 1920. Elles peuvent être considérées, dans les circonstances présentes qui donnent autant de signes que l’on veut de la réalisation en cours de cette “grande crise”, comme des démarches “incantatoires” que l’on pourrait tout aussi bien qualifier d’“incantations performatives”.
Bien entendu, d’une façon générale Engels décrit de façon extrêmement précise et convaincante les similitudes de situation, de politique, de culture et de psychologie, entre l’empire romain en déclin et notre “étrange époque” également déclinante. Sa description embrasse tous les domaines essentiels de la société et de la psychologie, les questions d’identité, de retour sur certaines traditions abandonnées, etc., mais également les circonstances événementielles qui rythment notre situation générale et le processus de l’effondrement. Sa position sur la “crise climatique” correspond parfaitement à notre propre conception maintes fois répétées, quand il transforme prestement cette crise-polémique en une “crise environnementale” de destruction du monde, ce qui permet d’écarter un affrontement dialectique polémique inutile en un argument imparable qui concerne l’œuvre de destruction du monde poursuivie par le Système :
« [B]ien que je reste sceptique concernant la prétendue urgence climatique et encore plus de l’impact de l’humain dans le cadre de cette théorie, l’exploitation outrancière de nos ressources naturelles et la spoliation de la diversité et de la beauté de la nature à tous les niveaux font partie intégrale de notre déclin civilisationnel, comme ce fut d’ailleurs le cas vers la fin de la République romaine… »
Engels place évidemment ce phénomène d’effondrement civilisationnel dans le cadre le plus large qui convient, qui est évidemment celui de la métaphysique de l’Histoire. Il rappelle les grands philosophes de la métahistoire, Spengler et Toynbee, pour faire l’hypothèse que nous partageons évidemment d’une crise d’effondrement civilisationnel d’une part ; de la logique de cet effondrement civilisationnel d’autre part, dans la perspective de la respiration cyclique des civilisations (vie et mort d’une civilisation, suivie et remplacée par une autre, etc.), cela rejoignant dans son déroulement la symbolique spirituelle et la métaphysique de Guénon. En d’autres mots et pour conclure cette description générale, le schéma général d’Engels nous paraît être une excellente correspondance de nos propres conceptions sur les conditions et la dynamique de notre GCES à tous.
(Nous pourrions même dire que la position de Engels s’est notablement et remarquablement, et fort justement durcie concernant les conditions générales de la crise par rapport à ce qu’il en écrivait dans son ouvrage déjà cité de 2013 : dans Le Déclin en effet, il réservait une petite partie de conclusion [p.265-287] qu’il introduisait de la sorte : « Ici s’arrêtera cet ouvrage, rédigé par un historien dont le devoir est de porter à l’attention de ses concitoyens la connaissance des analogies historiques entre deux épisodes de notre vécu. En revanche, lorsqu’il s’agit d’en déduire les leçons pour l’avenir, le scientifique se tait et laisse la place à l’écrivain politique… » Il se montrait beaucoup moins tranchant et radical qu’il n’est sans doute dans son nouveau livre, – qu’il n’est dans tous les cas et précisément pour nous dans son interview.)
Ayant dit tout cela, et donc parfaitement acté notre accord à cet égard, nous nous retrouvons avec les mêmes interrogations concernant la spécificité extraordinaire de notre crise (et de notre civilisation, certes), notamment à ce que Toynbee distinguait vaguement sur la fin de sa vie, et que nous identifions clairement comme un “blocage civilisationnel” du fait de ce que nous nommons (entre autres surnoms) notre “Civilisation-imposture. De ce point de vue, Engels se heurte bien évidemment aux mêmes obstacles que personne ne peut écarter, lui-même sans qu’il les relève.
• La dictature au bout des événements. C’est la thèse prospective la plus nette de Engels : nous allons devoir évoluer vers une forme d’autorité beaucoup plus autoritaire. II répond ainsi :
« […L]a République romaine du premier siècle, […] atteinte par une crise politique, économique, démographique, ethnique et sociale sans précédent,[…] fut déchirée par des émeutes endémiques se muant en véritables guerres civiles avant de basculer vers un État autoritaire stabilisant, certes, la crise, mais au prix d’une réduction drastique de la liberté politique et d’une certaine stagnation culturelle. Je suis convaincu que cette évolution nous attend également durant les deux prochaines décennies et ne peux qu’appeler mes lecteurs à se préparer à ces événements. »
Il s’agit d’une thèse générale, valant pour d’autres régions et zones, notamment pour le bloc-BAO, particulièrement pour les USA. La perspective d’une détérioration d’une situation désormais incontrôlable à “D.C.-la-folle” renforce effectivement cette thèse d’un pouvoir dictatorial déjà très prégnante. Dans le plus récent texte sur cette question que nous avons publié parmi ceux qui sont écrits quotidiennement, celui de Boyd D. Cathey qui envisage trois issues à l’actuelle crise, dont celle d’un démembrement du pays décidé pacifiquement, mais favorise la troisième “option” :
« … [E]nfin et surtout, la transformation du pays se poursuivrait avec une violente guerre civile et une guérilla ouvertes, suivie par une sévère dictature. Le désordre a toujours horreur du vide, et ce vide sera comblé d’une façon ou d’une autre. […] Les autres options, toutes les autres options [autres que le démembrement négociée] apportent la violence, la guerre civile et probablement la dictature… »
D’une façon générale, nous serions assez peu d’avis que cette évolution puisse se produire, – c’est-à-dire une évolution vers une dictature centralisée, et avec des aspects constants et structurels de contrainte brutale. Il est certain que des forces politiques institutionnalisées y seraient favorables, ne voyant pas d’autres possibilités, mais de puissantes autres forces politiques, notamment populaires et de communication se regroupant notamment, – mais pas seulement avec l’aspect-Janus du système de la communication, – sous une forme de “dissidence”, s’y opposeraient. D’autre part, la principale arme du Système, la bienpensance ou Politiquement Correct (PC) dont la puissance dépend de la communication, aurait beaucoup de mal à ne pas s’opposer au moins erratiquement et ponctuellement à cette évolution… Enfin et surtout, l’évolution vers une dictature ne nous dit rien de l’orientation (pro-Système ou antiSystème ?) et ne suffit en rien pour résoudre la crise générale.
• La rapidité des événements. Ce point, qui complète le précédent, apparaît dans l’interview d’Engels d’une façon très précise : nos événements de déclin vont beaucoup plus vite que ceux de Rome, au point qu’on peut aussi bien employer le mot d’“effondrement”. Engels parle du déclin de Rome comme d’une période d’au moins trois siècles puisque la chute décisive de Rome est fixée en général en 411-412 : « […L]a République romaine du premier siècle[…] fut déchirée par des émeutes endémiques se muant en véritables guerres civiles avant de basculer vers un État autoritaire stabilisant, certes, la crise, mais au prix d’une réduction drastique de la liberté politique et d’une certaine stagnation culturelle. » Il poursuit aussitôt, à propos de notre situation : « Je suis convaincu que cette évolution nous attend également durant les deux prochaines décennies et ne peux qu’appeler mes lecteurs à se préparer à ces événements », – trois siècles contre deux décennies…
Certes, nous envisageons un autre calendrier parce que nous ne croyons pas l’issue d’une dictature effectivement “stabilisante” pour un temps comme une issue possible. Nous pensons que le désordre est beaucoup plus rapide et prendra de court toute tentative de reprise en mains autoritaire, essentiellement parce que cette reprise en mains sera centralisatrice, prolongeant les actuels ensembles, et que le désordre avec la dissidence qu’il favorise et qui le favorise, donc le désordre dynamique au contraire du désordre endémique, se fait d’abord contre ce centralisme identifié justement au Système. Nous pensons que, dès les événements de USA-2020 (présidentielles), devrait s’amorcer cette phase ultime du déclin-effondrement.
• L’observation des événements. Tout ce qui précède dépend d’un facteur essentiel, unique à notre époque, à notre civilisation, qui est la puissance extraordinaire de la communication, qui accélère les événements, empêche les regroupements politique ordonnés (“dictature”), et surtout produit l’effet extraordinaire d’assister en toute connaissance de cause autant que de vivre sans véritable conscience de la chose, l’événement de l’effondrement … La chose est décrite au premier paragraphe de l’essai Des tours de Manhattan aux jardins de l’Élysée, dans Chroniques de l’ébranlement(2003), de Philippe Grasset, passage déjà cité à quelques occasions sur ce site :
« D’abord, il y a ceci : en même temps que nous subissions cet événement d’une force et d’une ampleur extrêmes, nous observions cet événement en train de s’accomplir et, plus encore, nous nous observions les uns les autres en train d’observer cet événement. L’histoire se fait, soudain dans un déroulement explosif et brutal, nous la regardons se faire et nous nous regardons en train de la regarder se faire. On sait également que ceux qui ont décidé et réalisé cette attaque l’ont fait parce qu’ils savaient qu’existe cet énorme phénomène d’observation des choses en train de se faire, et de nous-mêmes en train d’observer. Le monde est comme une addition de poupées russes, une duplication de la réalité en plusieurs réalités emboîtées les unes sur les autres. »
Bien entendu, cette capacité extraordinaire de vivre un événement, – cet événement-là, – et d’en même temps regarder vivre cet événement comme si l’en était étranger, et en même temps nous regarder à la fois vivre cet événement et nous regarder en train de regarder cet événement et ainsi de suite, est absolument unique. Elle n’existait évidemment pas du temps du déclin de Rome : Augustin, évèque d’Hippone (Bône opuis Annaba en Algérie) avant d’être cannonisé Saint-Augustin, n’apprit la chute de Rome de 411 que plusieurs mois après l’événement. Nous nous gardons bien et avec force de dire que cette exceptionnelle, cette unique capacité de notre époque est un avantage ou un inconvénient, – et dans quel sens, d’ailleurs ? Elle existe c’est tout, et c’est déjà beaucoup sinon énorme ; il s’agit d’un facteur absolument décisif tant pour la politique que pour les psychologies ; sans elle, un Trump n’aurait jamais été élu, et Dieu sait si, à notre estime, cette élection accélère le désordre, et donc le déclin de notre civilisation jusqu’à faire parler d’effondrement. Non seulement nul ne pouvait le prévoir, mais en plus dès que l’événement survient nous en sommes informés et nous le suivons en temps réel, et ce “suivi” joue lui-même un rôle d’accélération, et ainsi de suite…
Cet événement ne permet ni de mieux comprendre ni de mieux prévoir le déclin-effondrement, mais il a incontestablement l’effet d’accélérer les autres événements qu’il nous donne à contempler. En cela, la chute de notre civilisation est unique dans sa forme, c’est-à-dire dans son essence, et nous différencie décisivement de toutes les autres chutes de civilisation.
… Voici donc l’interview de David Engel par Louise Darbon, le 2 août 2019 pour Figaro-Vox.
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